Je quitte un cadre de travail que j’ai été amené à considérer comme problématique à plus d’un titre et je refuse de cautionner les dérives que j’y perçois. Dans un livre qui paraît ces jours - Une théologie pour temps de crise. Au carrefour de la raison et de la conviction, Genève, Labor et Fides, 2010 - j’expose mon analyse de la crise actuelle des Facultés de théologie et aussi des pistes pour en sortir.

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On entend souvent dire que les Facultés de théologie sont en crise parce que les Eglises sont en crise. Après ces quelques années à l’Université, je puis affirmer avec clarté que si les Eglises sont en crise, c’est aussi parce que les Facultés de théologie le sont. Je regrette vivement qu’une réelle pluralité dans la manière d’être « professeur de théologie » ne soit pas reconnue et valorisée.

Un sujet de divergences de vues a été le renouvellement seulement conditionnel de mon poste en 2008 motivé par le fait que je n’aurais « guère développé de recherche académique » au cours de mon premier mandat (le critère ayant été celui d’une insuffisance « en matière d’articles et de contributions de niveau scientifique »). Ce livre qui paraît, fruit d’une partie seulement des recherches de mon premier mandat, dément, si besoin est, ce reproche infondé. Quant à mes livres précédents, plus diffusés et traduits probablement que l’ensemble des ouvrages de mes collègues, ils sont généralement déconsidérés au sein de la Faculté, parce qu’ils explorent d’autres langages et s’adressent à des publics plus larges.

Bien plus fondamentalement, mes désaccords portent sur la perte d’une identité chrétienne de la théologie (au profit des sciences des religions, de l’histoire et de la philosophie, branches toutes nécessaires certes), sur le peu d’ouverture réelle aux défis pressants des Eglises et de nos sociétés (au profit d’une sauvegarde de champs de recherche hyper spécialisés, nécessaires aussi), sur le mépris porté à d’autres manières de faire de la théologie (orthodoxe, évangélique, adventiste…), sur le repli institutionnel genevois au détriment d’une recherche du bien commun romand. A Genève, parmi la dizaine de professeurs, je suis le seul à avoir travaillé dans la durée dans l’Eglise et la société, la plupart des autres n’étant pratiquement jamais sortis du monde universitaire. Certainement une partie des divergences vient de ce parcours différent.

Je vais regretter la bonne collaboration avec plusieurs professeurs, que ce soit au sein des Facultés et Instituts de théologie (Genève, Neuchâtel, Lausanne, Chambésy, Bossey, Fribourg…) ou avec des collègues d’autres Facultés et lieux (EPFL, IHEID, IDHEAP…). Et c’est avec tristesse que je vais renoncer à certains de mes cours et aux entretiens fructueux avec plusieurs assistants et étudiants.

Ma démission a été donnée en l’année du 500ème anniversaire de Calvin (qui avait tenu, en initiant l’Académie, à articuler une excellente formation intellectuelle à un témoignage clair rendu à la beauté de l’Evangile). J’espère néanmoins qu’à l’avenir, l’articulation (sans confusion ni rupture) entre Facultés de théologie et Eglises (les principaux employeurs, il ne s’agit pas de l’oublier) pourra être mieux vécue, pour le bien de tous.

Après mûre réflexion, j’estime donc que ma propre liberté de recherche, d’écriture et de communication sera plus grande hors de la Faculté qu’en son sein.

Shafique Keshavjee

Chexbres, le 19 avril 2010