Différentes réponses musulmanes à ces questions
De nombreux musulmans ont déjà reconnu ces difficultés et y ont apporté leurs réponses. Ainsi, Mohamed Charfi dans son livre Islam et liberté. Le malentendu historique, a pu écrire :
« (…) nulle part ailleurs que dans le monde musulman, le fanatisme religieux n’a fait, ces dernières années, autant de victimes (p. 7). (…) la charia brille par son antiféminisme, son droit pénal inhumain et les atteintes que ses règles portent à la liberté de conscience (p. 67). (…) Dieu n’est pas fanatique, mais les uléma d’hier, comme les uléma et les intégristes d’aujourd’hui le sont. (…) Les juifs et les chrétiens ont abandonné cette règle honteuse [liberté à sens unique : liberté d’entrer dans leur religion, interdiction d’en sortir]. L’islam ne l’a pas abandonnée, à cause des théologiens et des intégristes (p. 79) »[1].
Bien d’autres musulmans ont aussi osé critiquer ces textes sombres et prendre distance. Certains en allant jusqu’à quitter l’islam comme Ibn Warraq, d’autres comme Abdelwahab Meddeb en mettant en évidence ce qui est « malade » dans l’islam, et d’autres finalement comme Mohammed Arkoun, Muhammad Saïd al-Ashmawy, Rachid Benzine, Soheib Bencheikh, Ghaleb Bencheikh, Hamadi Redissi, Hechmi Dhaoui ou Fouad Zakariya, en proposant un islam épuré, repensé, plus ou moins « modernisé »[2].
La difficulté, c’est que d’une part ces voix « modernes » ne sont guère exprimées en Suisse. Et que d’autre part ces critiques d’intellectuels musulmans, selon les dires d’un imam de la région lausannoise, ont souvent peu d’effets dans les Centres islamiques dans lesquels un islam plus traditionnel et culturel est vécu et enseigné. (Les Suisses doivent aussi se souvenir qu’il leur a fallu plusieurs siècles pour limiter les excès de leurs propres confessions et que ces transformations en profondeur prennent du temps).
Il n’appartient pas aux Suisses, bien évidemment, d’imposer aux musulmans une lecture particulière du Coran et des hadîths. Mais pour que l’intégration se passe au mieux, les Suisses ont besoin d’être rassurés sur la compatibilité de l’islam enseigné dans les Centres islamiques avec la Constitution helvétique. Si les musulmans veulent témoigner de l’apport constructif de leur religion à notre société, il est important qu’ils puissent répondre aux questions difficiles posées dans ce texte[3].
Notes
[1] Mohamed Charfi, Islam et liberté. Le malentendu historique, Paris, Albin Michel, 1998.
[2] Ibn Warraq, Pourquoi je ne suis pas musulman, Lausanne, L’Age d’Homme, 1999 ; Abdelwahab Meddeb, La maladie de l’islam, Paris, Seuil, 2002 ; Mohammed Arkoun, Ouvertures sur l’islam, Paris, Jacques Grancher, 1992 ; Muhammad Saïd al-Ashmawy, L’islamisme contre l’islam, Paris, Editions de la Découverte, 1989 ; Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Paris, Albin Michel, 2008 ; Soheib Bencheikh, Marianne et la France laïque, Paris, Grasset, 1998 ; Ghaleb Bencheikh, Alors, c’est quoi l’islam ?, Paris, Presses de la Renaissance, 2001 ; Hamadi Redissi, Le Pacte de Nadjd. Comment l’islam sectaire est devenu l’islam, Paris, Seuil, 2007 ; Hechmi Dhaoui et Gérard Haddad, Musulmans contre Islam. Rouvrir les portes de l’Ijtihad, Parid, Cerf, 2006 ou Fouad Zakariy, Islamisme ou laïcité. Les arabes à l’heure du choix, Paris, Editions de la Découverte, 1991.
[3] L’attitude de Ghaleb Bencheikh dans son ouvrage Alors, c’est quoi l’islam ? (op.cit.) est exemplaire. Sur la question de la « guerre sainte » (très mauvaise traduction selon la plupart des spécialistes) et des textes belliqueux dans le Coran, voici ce qu’il affirme : « La « morphologie » mentale des légistes et jurisconsultes n’a jamais conçu la notion d’une guerre qui pourrait être sacralisée. Cependant, on ne peut nier qu’il existe un certain nombre de versets, notamment ceux de la sourate 9, intitulée « Le repentir », qui sont de facture martiale. Ils sont terribles et nous ne pouvons les ignorer ou les minorer. Ce sont ceux-là qui sont instrumentalisés par les extrémistes criminels du G.I.A. et les sbires de Ben Laden. Nous les passerons en revue par souci de transparence et de probité intellectuelle. Car il ne s’agit pas de procéder à une sélection des versets qui mettrait en exergue ceux qui enjoignent à l’amour, à la paix, à la mansuétude et à la miséricorde – de loin les plus nombreux -, et éluderait ceux qui nous posent problème aujourd’hui. Seul le langage de vérité nous guérira de la violence » (p.63-64). Cette attitude est exemplaire car elle accepte de ne rien cacher pour embellir, mais ose regarder en face ce qui pose problème. En effet : « Seul le langage de vérité nous guérira de la violence ».

) pour le texte complet, avec l’intégralité des notes en bas de page.
Commentaires
M. Keshavjee,
Merci pour ces quelques pages très instructives que vous mettez à notre disposition. Je pense que vous posez le problème central et urgent de l’islam européen d’aujourd’hui, celui de s’expliquer sur ses textes fondateurs. Comme vous l’avez très bien présenté, il s’agit de dire aux européens (aux Suisses, aux Français, etc.) ce que les musulmans (dans leur diversité) font de telle parole, de tel texte, de telle doctrine, etc. On constate quelques timides efforts, comme vous le soulignez (les frères Bencheikh, Meddeb, etc.). Malheureusement, il s’agit de tentatives isolées et individuelles qui n’ont ni une écoute suffisante de la part des musulmans (et on le comprend) ni une véritable pertinence.
C’est qu’il ne peut être simplement question de proposer une autre lecture de textes problématique, ni même de les exclure. Cela demande une réflexion bien plus profonde sur les fondements mêmes de l’islam. On ne peut pas, par exemple, se mettre à séparer les bon versets des mauvais, sans s’interroger sur le statut du Coran. On ne peut pas séparer les bons hadith des mauvais sans se poser des questions sur Mohammed le “beau modèle”. On ne peut pas prétendre avoir une attitude d’acceptation envers les juifs et les chrétiens et persister à lire la Bible (si elle est lue) à d’après la déformation qu’en fait le Coran, sans même parler de la doctrine de la falsification des Écritures. Et on pourrait continuer longtemps comme cela. Que serait un islam dans lequel le Coran n’est pas dicté par Dieu, Mohammed ne serait pas le “beau modèle”, la Bible ne serait pas falsifiée, etc.
En christianisme, la discipline théologique exige une continuelle mise à jour et réinterprétation de ce qui se trouve au fondement. Dans le protestantisme, cela donne par exemple de vastes œuvres appelées “Dogmatiques” ou “Théologies systématiques” (et, plus anciennement “Sommes théologiques”), dont d’éminents représentants au XXe siècles sont Barth, Brunner, Tillich, Pannenberg, Siegwalt, etc. La force et la particularité de la théologie chrétienne c’est de vouloir penser toutes les parties qui la composent de manière globale et articulée (de manière interne et externe, c’est-à-dire en relation avec le monde). Après l’essor des méthodes historico-critiques, il a fallu penser la Bible et la théologie autrement, non pas tout remettre en question, mais articuler certaines parties d’une manière nouvelle avec des éléments et des points de vues inédits.
Je ne sache pas qu’il y ait en islam une telle discipline comparable à la théologie telle qu’elle est pratiquée en christianisme. Cela résulte de la différence de nature de l’un et de l’autre: d’un côté, on a un Dieu qui se révèle lui-même, de l’autre, on a la révélation d’un Livre. D’un coté il est possible parler de Dieu (qui est aussi intérieur à l’homme), de l’autre on parle de ce qu’il veut (et Dieu n’est pas intérieur, même s’il se dit très proche). Bref. Ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas toucher à différentes parties de l’islam (tel passage, la lapidation, etc.) sans toucher à sa cohérence d’ensemble: comment tout se tient-il? J’ai l’impression que certains penseurs de “l’islam des Lumières” ne vont pas assez loin dans les implications “théologiques” de ce qu’ils soutiennent; ils en restent à une critique de surface, partielle, et en tirent certaines conséquences pratiques, sans aller dans le fond des choses. La plupart d’entre eux ne sont même pas “théologiens”. L’autre problème, c’est le choix du critère herméneutique qui leur permettrait un point où appuyer leur volonté de “réformer” l’islam. Selon quel(s) critère(s)? Les Droits de l’homme?, comme le veut Abdenour Bidar? Si c’est le cas, cela pose aussi des problèmes théologiques: comment peut-on séparer ce qui est bien ou mauvais dans le Coran et la tradition islamique en fonction d’un texte “humain” qui n’a même pas de prétention religieuses? Cela est arbitraire! Comment justifier cela théologiquement? En christianisme, il existe un tel critère, qui est à la fois son sommet et son fondement : Jésus-Christ, l’Évangile. Et en islam? Sur quoi va-t-on s’appuyer pour “réformer” l’islam? L’unicité de Dieu? Quelle serait la fécondité et la pertinence opérationnelle d’un tel critère s’il est posé? Où sont les « théologiens » musulmans pour nous éclairer là-dessus ? En réalité, le problème avec l’islam me semble tellement profond que je pense qu’il devrait être “refondé” et non simplement “réformé”. Mais, arrivé à ce stade, est-ce que ce sera toujours l’islam? J’en doute.
Cordialement
Georges