Le Temps : « Pour une théologie qui valorise la liberté »

Shafique Keshavjee, professeur démissionnaire de l’Université de Genève, publie un livre sur la crise des Facultés de théologie protestante

Patricia Briel

Après sa démission de son poste de professeur à la Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève, annoncée en novembre 2009, Shafique Keshavjee publie ces jours-ci un livre1 sur la crise que traversent les Facultés de théologie protestante de Suisse romande et les raisons qui l’ont poussé à abandonner son enseignement. Entretien.

Le Temps: Dans votre livre, vous diagnostiquez une perte d’identité chrétienne de l’enseignement de la théologie. Comment ce phénomène se manifeste-t-il?

Shafique Keshavjee: Dans mon ouvrage, j’analyse le parcours de deux figures marquantes de la théologie protestante romande, Carl-A. Keller et Pierre Gisel. J’ai été l’assistant du premier. Il était professeur de science des religions et ouvert à la pluralité des approches. Mais progressivement, ces nouvelles approches ont prétendu détenir seules la légitimité du savoir académique. Toutes les disciplines de la théologie ont dû s’adapter à un processus de décentrement et de désengagement. Par exemple, les sciences bibliques valorisent à l’extrême la méthode historico-critique d’analyse des textes. Mais si on s’y limite, on ne voit pas le sens que ces textes ont pour nos contemporains. Cette méthode est certes précieuse, mais insuffisante, car elle évacue la dimension spirituelle. Un philosophe athée comme André Comte-Sponville dit que la spiritualité est quelque chose de fondamental. C’est donc un comble que les théologiens chrétiens n’arrivent pas à parler de spiritualité.

– Vous affirmez que si les Eglises sont en crise, c’est parce que les Facultés de théologie le sont aussi. Ne sous-estimez-vous pas les effets de la sécularisation des sociétés occidentales?

– La sécularisation est une forme de rationalité, une façon de démystifier le monde, mais ce n’est pas le seul processus à l’œuvre dans la société. En témoigne par exemple le succès de l’astrologie et des croyances parallèles. Beaucoup de gens ont soif de spiritualité. Or l’Université forme des pasteurs qui enseignent du haut d’une chaire. C’est l’une des origines de la désertion des Eglises. Mais aujourd’hui, les paroles d’autorité, c’est fini. Seule une parole qui fait croître a une autorité.

Par ailleurs, comme l’a dit le théologien Klauspeter Blaser, il y a aujourd’hui dans les Facultés de théologie une hypertrophie de la recherche abstraite et une hyper spécialisation qui servent surtout à justifier la place de la théologie à l’Université. Trop souvent, les théologiens sont préoccupés par leur propre survie et par ce que les autres pensent d’eux. C’est bien de vouloir exceller, c’est même nécessaire, mais il faut aussi être attentif à ce qu’une telle attitude fait perdre en humanité et en complexité. J’ai eu des conflits pratiquement uniquement avec des gens qui n’étaient jamais sortis du monde universitaire.

– Faut-il maintenir la théologie à l’Université? Les Eglises ne pourraient-elles pas créer leurs propres écoles pastorales?

– C’est un vaste débat, qui a lieu aussi chez les catholiques. Il ne faut pas oublier que c’est la théologie qui a donné naissance à l’Université. Il est important que la tradition réformée soit exposée aux savoirs contemporains et qu’elle puisse exposer ses recherches. Mais il y a effectivement un décalage entre ce que l’Université propose et les attentes des Eglises. Si la théologie devenait de plus en plus sécularisée, il serait peut-être nécessaire de créer une faculté libre qui dépendrait des Eglises.

– Vous reprochez à l’Université son manque d’ouverture sur les défis pressants des Eglises et de nos sociétés. Quels sont ces défis?

– L’un des plus importants est de trouver des formes de spiritualité et de langage qui fassent sens aujourd’hui. Il faut aussi repenser la manière de vivre le culte. A cet égard, les Eglises évangéliques se sont bien adaptées. On leur reproche d’avoir une théologie sommaire, mais elles sont souvent plus en phase avec les besoins de la population. Enfin, un autre défi consiste à s’intéresser aux grands problèmes qui touchent l’humanité, comme le vivre-ensemble ou l’agriculture, par exemple.

– Que préconisez-vous pour sortir de la crise?

– D’abord, une clarification entre la théologie et les sciences des religions. Ensuite, une meilleure articulation entre les différentes disciplines. Je préconise une théologie fidèlement enracinée dans la tradition judéo-chrétienne, qui ne s’oppose pas aux acquis de la laïcité mais qui n’épouse pas la sécularisation. Je demande une théologie qui valorise la liberté, la pluralité et la créativité.

Source : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/177…


  1. «Une théologie pour temps de crise. Au carrefour de la raison et de la conviction», Labor et Fides, 230 p. 

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