Vivre et transmettre ensemble l’Evangile

Prédication à la Cathédrale de Lausanne, le 2 mars 2008.

Lectures : Romains 1/1-7 ; 14-17 ; Jean 17/1-3 ; 13-21.

« Je n’ai pas honte de l’Evangile » (Romains 1/16).

Ainsi s’est exprimé il y a près de 2000 ans l’apôtre Paul.

Et aujourd’hui, j’entends les Eglises chrétiennes dans le canton de Vaud réaffirmer cela avec force :

« Nous, responsables et fidèles des Eglises, nous n’avons pas honte de l’Evangile. Malgré nos séparations, malgré les critiques dont les Eglises sont souvent l’objet, malgré l’extrême diversité des convictions et des indifférences, ensemble, nous voulons vivre et transmettre l’Evangile, la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. »1

Et vous avez bien raison.

Mon message tient en trois affirmations :

  • Ensemble, nous sommes fiers de l’Evangile.
  • Ensemble, nous voulons vivre l’Evangile.
  • Ensemble, nous voulons transmettre l’Evangile.

Premièrement : ensemble, nous sommes fiers de l’Evangile.

Un très célèbre fils de pasteur, Nietzsche, brillant philosophe qui a sombré dans la folie, a écrit, je le cite :

« Guerre à mort contre: le vice
Le vice est le christianisme »

Suivent alors une série d’articles. Voici les deux premiers.

« Premier Article.
Est vice toute espèce de contre-nature. L’espèce d’homme la plus vicieuse est le prêtre : il enseigne la contre-nature. On n’a pas des raisons contre le prêtre, on a la maison de correction.

Deuxième Article.
Toute participation à un office divin est un attentat contre la moralité publique. On sera plus dur envers un protestant qu’envers un catholique, plus dur envers un protestant libéral qu’envers un puritain. Plus on s’approche de la science, plus grand est le crime d’être chrétien. (…) »2.

Nietzsche n’est pas le seul à avoir critiqué sévèrement le christianisme. Un des autres critiques très célèbres est Karl Marx.

Dans sa jeunesse il avait pourtant écrit, je le cite :

« L’union au Christ est capable de procurer l’exaltation intérieure, le réconfort dans la douleur, une confiance paisible et un cœur susceptible d’aimer tout ce qui est noble et grand, non par désir d’ambition ou de gloire, mais à cause du Christ »3.

Par la suite, en entendant l’enseignement de certaines Eglises, il s’est mis à enseigner que la religion, c’est l’opium du peuple.

Voici ce qu’il a écrit au sujet du christianisme.

« Les principes sociaux du christianisme prêchent l’inévitabilité d’une classe régnante et d’une classe opprimée. En ce qui concerne cette dernière, ils ne peuvent que formuler un pieux souhait : qu’elle soit l’objet de la charité de la première.
Les principes sociaux du christianisme déplacent dans le ciel la fin de toutes les infamies. De ce fait, ils justifient la perpétuation sur terre de ces infamies.
(…) Les principes sociaux du christianisme prêchent la lâcheté, le mépris de soi, l’abaissement, la servilité, l’humilité, bref tous les caractères de la canaille. Le prolétariat qui refuse d’être traité comme canaille a bien plus besoin de son courage, de son respect de soi, de sa fierté, et de son indépendance que de son pain quotidien. »4.

Ces deux auteurs, Nietzsche et Marx, parmi bien d’autres, n’ont cessé d’alimenter chez de nombreuses personnes en Occident une critique sévère de l’Evangile.

Que reprochent-ils aux chrétiens ? Ce qu’ils leurs reprochent c’est d’avoir méprisé la vie sur terre au nom d’une vie dans le ciel.

Or il nous faut bien reconnaître que tel fut parfois, même souvent, l’enseignement des Eglises.

Pouvons-nous, ensemble, être encore fiers de l’Evangile ?

Oui, très certainement. A condition de retrouver réellement la Bonne Nouvelle du Christ et de ne pas la confondre avec les manquements de nos Eglises.

Dans l’Evangile de Jean, entendu tout à l’heure, Jésus affirme que sa mission, c’est de donner la vie éternelle.

« Or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » (Jean 17/3).

Il nous faut bien entendre et comprendre que cette vie éternelle, ce n’est pas d’abord une vie après la mort. Si cette vie est vraiment éternelle, elle ne commencera pas demain, mais elle est réelle maintenant. Et cette vie, sans commencement et sans fin, est offerte par le Christ aujourd’hui, au cœur de la mort, au cœur de toutes nos morts. C’est pourquoi cette vie éternelle dans notre mortalité est une puissance de transformation incomparable.

A travers les siècles, d’innombrables auteurs, et non des moindres, ont reconnu dans l’Evangile une formidable richesse.

Einstein, sans être chrétien lui-même, a pu écrire, à l’opposé de Marx :

« Si l’on sépare le judaïsme des prophètes, et le christianisme tel qu’il fut enseigné par Jésus-Christ de tous les ajouts ultérieurs, en particulier ceux des prêtres, il subsiste une doctrine sociale capable de guérir l’humanité de toutes les maladies sociales. »5

Rousseau a pu dire, à l’opposé de Nietzsche :

« Je ne sais pourquoi l’on veut attribuer au progrès de la Philosophie la belle morale de nos Livres. Cette morale, tirée de l’Evangile, étoit chrétienne avant d’être philosophique. Les Chrétiens l’enseignent sans la pratiquer, je l’avoue ; mais que font de plus les Philosophes, si ce n’est de se donner à eux-mêmes beaucoup de louanges, qui, n’étant répétées par personne autre, ne prouvent pas grand’chose à mon avis ? (…) L’Evangile seul est, quant à la morale, toujours sûr, toujours vrai, toujours unique, & toujours semblable à lui-même. »6

Dostoïevski, un des écrivains les plus brillants de tous les temps, a exprimé sa confession de foi par ces mots :

«… Je vous dirai a mon sujet que je suis un enfant du siècle, enfant de l’incroyance et du doute jusqu’à ce jour, et le serai même (je le sais) jusqu’à la tombe. Que de souffrances effrayantes m’a coûtées et me coûtent aujourd’hui cette soif de croire, qui est dans mon âme d’autant plus forte qu’il y a davantage en moi d’arguments contraires. Et cependant Dieu m’envoie parfois des instants où je suis parfaitement tranquille : dans ces instants j’aime et je trouve que les autres m’aiment, et c’est dans ces instants-là que je me suis composé un Credo dans lequel tout pour moi est clair et sacré. Et ce Credo est simple, le voici : croire qu’il n’est rien de plus beau, plus profond, plus sympathique, plus raisonnable, plus viril et plus parfait que le Christ, et non seulement qu’il n’est rien, mais – je me le dis avec un amour jaloux – qu’il ne peut rien être. Bien plus, si quelqu’un me prouvait que le Christ est hors de la vérité, el qu’il fût réel que la vérité soit hors du Christ, je voudrais plutôt rester avec le Christ qu’avec la-vérité »7.

Aujourd’hui, de nombreux auteurs, commencent à réaffirmer leur foi chrétienne : je pense à Eric-Emmanuel Schmitt, à Jean-Claude Guillebaud qui a écrit un ouvrage au titre évocateur Comment je suis redevenu chrétienv8, à Frédéric Lenoir, spécialiste des religions dont le livre Le Christ philosophe9 montre tout ce que l’Occident doit au Christ, et plus près de nous à Alexandre Jollien.

Mais au-delà des gens célèbres, de nombreuses personnes continuent aujourd’hui de redécouvrir la valeur du Christ et elles voient leur vie transformée. Ayant le privilège d’enseigner à l’Institut œcuménique de Bossey, je suis en contact avec des jeunes du monde entier. Or de nombreux étudiants me disent que leur problème, c’est qu’il y a trop de monde dans leurs églises, et qu’ils n’arrivent pas à suivre au niveau de la formation ! En Corée, en Chine, en Inde, dans de nombreux pays d’Afrique et d’Amérique latine, les Eglises sont en pleine croissance. Chez nous, en Occident, certes, cela est plus difficile. Mais nous avons à tenir bon. Ainsi, malgré les critiques de Marx et de Nietzsche, nous pouvons ensemble être fiers de l’Evangile qui reste d’une valeur inestimable.

Deuxièmement, ensemble nous voulons vivre l’Evangile

Après une fierté de l’Evangile et avant une transmission de l’Evangile, il est fondamental que nous vivions l’Evangile. Et si nous sommes lucides sur nous-mêmes, il nous faut bien reconnaître, que ce n’est pas toujours simple. Lorsque le deuil nous meurtrit, lorsque dans nos propres familles l’incompréhension s’installe, lorsque le chômage ou la maladie nous blessent, lorsqu’au sein et entre les Eglises des blocages semblent insurmontables, vivre la Bonne Nouvelle du Christ mort et ressuscité ne va pas de soi. Nous pouvons avoir un doute et nous demander : en quoi est-ce que cela nous concerne-t-il vraiment ? Comme le dit très bien la brochure du Conseil des Eglises chrétiennes du canton de Vaud, « le premier champ de mission est le cœur de l’homme qui doit retrouver la présence du Christ en soi » (p.22). Ou encore « s’il y a urgence, c’est que mon cœur s’évangélise afin que je sois un enfant de Dieu pacifié et pacificateur » (p.33). L’Evangile, c’est la vie éternelle au cœur de notre mortalité. Chacun de nous un jour est né ; chacun de nous un jour va mourir. Et entre cette apparition et cette disparition, nous traversons tous de multiples petites morts. Parfois, nous percevons une Force qui nous soutient ; souvent nous pouvons nous sentir comme abandonnés, jetés dans un monde absurde et cruel. Et c’est là que l’Eglise, par un tissu d’amitiés et de prières, de délicatesse et de sensibilité, a la mission de communiquer envers et contre tout quelque chose de l’amour et de la vie de Dieu. Le témoignage le plus percutant de l’Evangile, c’est la qualité de vie que nous pouvons exprimer entre nous et entre nos Communautés. Ensemble, nous voulons vivre l’Evangile.

Et finalement, ensemble, nous voulons transmettre l’Evangile !

Si nous sommes réellement fiers de l’Evangile et si nous vivons réellement l’Evangile, nul besoin de nous demander comment transmettre l’Evangile ! La transmission coulera de source ! Mais là encore nous avons besoin des uns et des autres. Aucune Eglise à elle seule ne peut transmettre l’Evangile à tous. Notre monde est si complexe, si diversifié, qu’il nous faut nous entraider dans cette transmission de vie. L’apôtre Paul avait une conscience forte que l’Evangile avait une pertinence pour tous : pour les Grecs et pour les barbares –nous pourrions dire aujourd’hui pour les Occidentaux et pour les Orientaux ; pour les sages et pour les ignorants –nous pourrions dire pour les intellectuels et pour les manuels- pour les juifs et pour les païens – nous pourrions dire pour les croyants et pour les non-croyants. Il est important de bien reconnaître que chacune de nos Eglises a des compétences particulières : certaines pour rencontrer ceux que l’on appelle à tort les « marginaux » car aux yeux de Dieu ils sont aussi « centraux » que les autres ; d’autres pour rencontrer ce que l’on appelle à tort aussi la « bonne société », car aux yeux de Dieu elle n’est pas moins malsaine que les autres secteurs de la société ; certaines de nos Eglises ont une forme de spiritualité qui touche plus des intellectuels ou des actifs ; d’autres qui touchent plus des intuitifs ou des méditatifs. Et là encore, toutes les Eglises ont besoin les unes des autres pour que l’Evangile soit transmis à la génération présente et à celle qui vient.

Je conclus.

Ensemble, nous sommes fiers de l’Evangile. Ensemble, nous voulons vivre l’Evangile. Ensemble, nous voulons transmettre l’Evangile.

Et avec Paul, et tant d’hommes et de femmes qui à travers les siècles ont été des artisans de paix et de justice, nous pouvons redire :

« Je n’ai pas honte de l’Evangile : car il est puissance de Dieu pour sauver de la mort tous ceux qui l’acceptent avec confiance ».

Amen

Shafique Keshavjee

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» Vivre et transmettre ensemble l’évangile, 2008 (31 Ko)


  1. Résumé en mes mots du contenu de la brochure, Conseil des Eglises chrétiennes du canton de Vaud, Vivre et transmettre ensemble l’Evangile. Une stimulation œcuménique sur l’évangélisation, février 2008, (à commander à bureau@ceccv.ch au pris de 3.-). Cf. aussi leur site : www.ceccv.ch 

  2. L’Antéchrist, Union générale d’éditions, 10/18, 1967, p.115. 

  3. Cité par Richard Wurmbrand in Karl Marx et satan, Apostolat des éditions, 1976, pp.11s. 

  4. Deutsche Brüsseler Zeitung (12 septembre 1847). Cité in Karl Marx, Œuvres choisies, tome 1, Gallimard, 1963, pp.212s. 

  5. Comment je vois le monde, Flammarion, 1979, p.102. 

  6. 3ème Lettre de la montagne

  7. Extrait d’une lettre particulière, 1854. Citée in Les Frères Karamazov, tome II, Le Livre de poche, p.503. 

  8. Albin Michel, 2007. 

  9. Plon, 2007. 

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