Allocution à Auschwitz

« Abîme… Meurtrissures inconcevables, innommables, insupportables… » Allocution à Auschwitz le 28 novembre 2007.

Cette allocution a été donnée lors d’une visite à Auschwitz organisée par la CICAD (Coordination Intercommunautaire Contre l’Antisémitisme et la Diffamation). Un rabbin et un prêtre y avaient aussi pris la parole durant ce moment de « mémorial ».

Abîme… Meurtrissures inconcevables, innommables, insupportables…

Ayant perdu un enfant après plus de trois ans d’agonie, et côtoyant bien des parents vivant un drame similaire, je sais que dans l’horreur, le silence comme la parole semblent vains.

Dans le livre de Job il est écrit :

« Si je parle, ma douleur n’en est point calmée, et si je me tais me quittera-t-elle ? » (16/6)

Parler… Aucune parole humaine ne peut exprimer l’innommable. Et aucune parole humaine ne peut restituer la vie à ce qui a été anéanti…

Se taire alors… ? Aucun silence ne peut soulager l’insupportable. Et aucun silence ne peut constituer un rempart à l’inacceptable…

Ainsi, face à l’abîme, la parole comme le silence semblent inadéquats. Et pourtant il nous faut nous taire pour essayer de mieux entendre. Et pourtant il nous faut parler pour essayer de continuer à vivre.

Nous sommes des vivants qui parlons de meurtres et de morts. Or les meurtris et les morts eux ne parlent plus, même si leurs meurtres et leurs morts nous parlent encore. Non seulement leurs meurtres et leurs morts nous parlent encore, mais ils nous hurlent au visage. Ils hurlent l’horreur de ce que tant d’humains –comme vous, comme moi- doivent subir ; ils hurlent l’horreur de ce que tant d’humains –comme vous, comme moi- font subir…

Ces traumatismes, ces cataclysmes constituent « un passé qui ne veut pas passer », pour reprendre les mots d’un auteur sur la violence nazie1.

Expérience de l’impasse. Le passé ne passe plus, il engloutit.

Elie Wiesel, Prix Nobel de la paix et rescapé des camps de concentration nazis, a affirmé le 24 janvier 2005 lors de la première Journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l’Holocauste organisée par l’ONU2, :

« Nous savons que pour les morts, il est trop tard. Pour eux, abandonnés de Dieu et trahis par l’humanité, la victoire est venue trop tard ».

Et pourtant il a continué par ces mots :

« Mais il n’est pas trop tard pour les enfants d’aujourd’hui, les nôtres et les vôtres. C’est pour eux seuls que nous témoignons ».

Impasse et passage.

Dans un texte étonnant de la Torah, il est dit :

« Dieu laisse passer sans rien laisser passer » (venaqèh lô yenaqèh) (Exode 34,7).

Et dans le Nouveau Testament Paul affirme :

« Nous sommes dans des impasses et nous arrivons à passer » (2 Corinthiens 4,8).

Au cœur du judaïsme comme du christianisme, malgré leurs irréductibles divergences et leurs incompréhensions séculaires, il y a la centralité d’une Pâque(s), d’un passage.

Passage d’une tyrannie vers une Terre promise, affirment les juifs ; passage de la mort à la Vie, affirment les témoins de Jésus crucifié et confessé comme ressuscité.

Impasse et passage. « Dieu laisse passer sans rien laisser passer ».

Même si les plus grands théologiens protestants du 20ème siècle –Karl Barth, Paul Tillich, Dietrich Bonhoeffer- se sont élevés très vigoureusement contre le nazisme, il nous faut bien reconnaître que les Eglises chrétiennes, à travers les siècles, ont énormément fait souffrir le peuple juif.

A notre tour, il nous faut passer, sans rien laisser passer.

Le pasteur allemand Martin Niemöller en cela a été exemplaire. Pour avoir critiqué dès 1931 les dérives de l’Eglise allemande de son temps et pour avoir farouchement combattu l’antijudaïsme dévastateur, il a été arrêté par Hitler. Durant huit ans, il fut emprisonné dans les camps de concentration de Sachsenhausen et de Dachau. Or après sa libération en 1945, il fut l’un des premiers à reconnaître la culpabilité allemande et à affirmer que pour passer, il ne fallait rien laisser passer.

Voici ce qu’il a dit :

« (…) nous avons tous failli, moi aussi, car celui qui est resté chrétien et qui a défendu la vérité jusqu’à la mort, celui-là n’a plus aujourd’hui la tête sur les épaules ».

Et un peu plus loin :

« Aucune confession n’est valable devant Dieu si elle n’est pas accompagnée d’une confession devant les hommes envers qui nous avons péché. (…) Rien à faire sans cette confession ; si aujourd’hui un Juif que j’ai peut-être connu autrefois vient à moi, comme chrétien je ne pourrai faire autrement que de lui dire : « Cher ami, me voici devant toi, et nous ne pouvons pourtant pas nous rencontrer, parce qu’une faute nous sépare. J’ai péché et mon peuple a péché contre ton peuple et contre toi. Je dois te prier pour l’amour de Dieu de prendre cette faute et de l’éloigner de moi, afin que nous puissions nous retrouver. » Nous devons cette confession à ces frères, afin de pouvoir suivre réellement le chemin de la repentance »3.

Je fais miennes ces paroles.

Ne rien laisser passer… et pourtant trouver un passage dans l’impasse.

Dietrich Bonhoeffer, ce pasteur allemand qui a comploté contre Hitler, est un de ceux qui ont défendu la vérité jusqu’à la mort. En effet il a été pendu le 8 avril 1945 dans le camp de concentration de Flossenbürg. En prison, il a écrit ces lignes qui ont fait le tour du monde :

« Je crois que Dieu peut et veut faire naître le bien à partir de tout, même du mal extrême. (…) Je crois que Dieu veut nous donner chaque fois que nous nous trouvons dans une situation difficile la force de résistance dont nous avons besoin. Je crois que Dieu n’est pas une fatalité hors du temps, mais qu’il attend nos prières sincères et nos actions responsables et qu’il y répond4 ».

Certains d’entre nous sont croyants, d’autres ne le sont pas. Mais il nous fait tous répondre à la question posée par Elie Wiesel, dans son intervention déjà citée :

« Les génocides du Cambodge et du Rwanda n’auraient jamais dû avoir lieu, et ce qui se passe au Darfour, dans l’indifférence générale, ne devrait pas se produire. Le monde ne tirera donc jamais les enseignements de ce qui s’est passé à Auschwitz et dans les autres camps de la mort?»

La seule manière d’entendre les enseignements d’Auschwitz -et de tous les autres camps de la mort, et de tous les autres lieux où la vie a été détruite- c’est, me semble-t-il, de continuer à faire silence –pour écouter et pour ne pas s’aveugler- et de continuer à parler –pour lutter et pour ne pas oublier.

Parler contre l’antisémitisme passé et présent. Parler contre les multiples et subtiles formes de diffamation à l’égard du peuple juif, comme à l’égard malheureusement de bien d’autres groupes humains.

Et même si nous savons que nos silences et nos paroles ne seront jamais adéquats, il nous appartient de continuer à chercher, envers et contre tout, des passages dans nos impasses.


  1. Enzo Traverso, « Auschwitz : une mémoire singulière » in Sciences humaines, 36, Hors-série, Qu’est-ce que transmettre ?, mars-mai 2002, p.86. 

  2. Cf. www.un.org/french/holocaustremembra…. Cf. aussi l’article d’Ambre Grayman « 27 janvier. Le monde se souvient » pour Guysen International News. 

  3. Martin Niemöller, « De la culpabilité allemande » in Confessions de foi réformées contemporaines, Labor et Fides, 2000, pp.90-91. Le pasteur Niemöller est l’auteur de cette parole célèbre : “First they came for the Communists, but I was not a Communist so I did not speak out. Then they came for the Socialists and the Trade Unionists, but I was neither, so I did not speak out. Then they came for the Jews, but I was not a Jew so I did not speak out. And when they came for me, there was no one left to speak out for me.” (source). 

  4. Résistance et soumission. Lettres et notes de captivité, Labor et Fides, Genève, 1973, p.21. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *